Efficacité, dynamisme et virtuosité des auteurs, retour sur la grande oubliée des bibliothèques : la nouvelle.

Après les petites maisons d’éditions et les lignes éditoriales audacieuses, je m’attaque à un autre sujet boudé par le grand public : les nouvelles et le format court.  

La nouvelle souffre, à mon sens, d’un manque de valorisation dans nos univers littéraires. En effet, on a tendance à comparer romans et nouvelles en dévalorisant le format court car il serait moins immersif, moins exigeant ou moins méritant pour l’auteur, etc. Déjà que la SFFF peine à être valorisée au même titre que la littérature blanche, alors imaginez des nouvelles de SFFF !  

Mais prétendre que le format de la nouvelle n’a pas d’intérêt par rapport au roman, c’est un peu comme dire que l’épreuve du sprint aux JO a moins d’intérêt que le marathon (et elle-même moins intéressante que les ultramarathons!). 

Alors en 10 points : pourquoi lire des nouvelles (et par extension, pourquoi en écrire)? 

Mais avant qu’est-ce qu’une nouvelle? 

Selon l’ami Larousse, Il s’agit d’un « récit bref qui réclame l’unité de la narration et l’unité de l’effet”. Nous voilà pas des masses avancés, quoi que…  

Bon, une chose est sûre, c’est un récit court… Mais court comment? Une frontière très subjective peut être fixée aux alentours de 80 000 signes espaces comprises, mais déjà, nous sommes sur de la nouvelle très volumineuse.  A noter que, pour les quelques nouvelles publiées par Bragelonne par exemple, la taille peut aller jusque 120 000 s.e.c.

En comparaison, le Faune publie, dans ses anthologies, des nouvelles plutôt courtes n’excédant pas 15 000 signes. Il en est de même pour Nutty Sheep.

Il y a donc de toutes les tailles, certaines plateformes (Comme la taverne des spores) privilégiant des micro-nouvelles de moins de 300 signes espaces comprises. Ce ne peut donc pas être le seul critère.  

L’intrigue a un impact également : elle doit être unique et simple. Il n’y a donc pas de sous-intrigues complexes dans une nouvelle. Celle-ci doit aller à l’essentiel. Les personnages, l’ambiance et les enjeux sont donc croqués de manière à n’aborder que le strict nécessaire : toute forme de longueur accessoire est souvent proscrite au bénéfice de l’efficacité. 

Enfin, la nouvelle se caractérise par une fin ferme et définitive qui vient mettre un terme de manière implacable à l’intrigue. 

Voilà pour un point, probablement discutable dans les détails, sur ce que peut être une nouvelle. A noter que par nature ce ne sont pas des romans, les “règles du jeu” ne sont pas les mêmes et les effets recherchés sur le lecteur sont très différents de l’objectif d’un roman.  

1 – La nouvelle est un format adopté par les plus grands. 

Avouez, ça vous titille de savoir lesquelles de vos idoles ont adopté le format court, non parce qu’ils n’avaient rien d’autre à faire, mais parce que le format permet des choses que le roman interdit. 

  • Fantasy : Andrzej Sapkowski – les deux premiers tomes du Sorceleur s’apparentaient davantage à des recueils de nouvelles avec personnages récurrents qu’à des romans. 
  • SF : G.R.R. Martin – Eh oui, Martin a écrit plusieurs nouvelles de SF. Il ne fait pas que dans le pavé! 
  • Fantastique : Lovecraft, Maupassant, Poe, Hitchcock… Toute la littérature classique y passe.  

Alors, je conçois que c’est assez étrange comme introduction. Présenter des grands auteurs connus pour leurs univers très appréciés par le grand public fait office d’argument d’autorité, mais voyez surtout cela comme une entrée en matière : les nouvelles ont animé, et animent toujours, jusqu’aux plus hautes sphères de la littérature.  

Ainsi, non, les nouvelles ne sont pas réservées aux auteurs qui débutent ou qui n’ont pas le courage d’écrire : c’est un choix stylistique. 

2 – La nouvelle est un format exigeant. 

Transition parfaite, non? Les nouvelles ne sont pas des romans raccourcis par manque de talent ou d’ambition. En réalité, c’est même un exercice extrêmement difficile à maîtriser totalement. Pour cela, il faut écrire, encore et encore.  

Un mauvais passage dans un roman, ça arrive (même souvent) et ce n’est pas rédhibitoire pour son appréciation générale, mais perdez-vous dans la narration de votre nouvelle et toute l’intrigue tombe à l’eau. 

Une nouvelle, ce n’est pas raconter une histoire en quelques pages. C’est planter un décor cohérent et éloquent en quelques lignes, établir les enjeux en deux paragraphes et esquisser quelques personnages charismatiques en quelques adjectifs.  

Les bons auteurs de nouvelles sont souvent de bons linguistes, des habitués du verbe et des auteurs plutôt expérimentés, capables d’en faire le maximum en un minimum de mots. A l’inverse, les jeunes auteurs (et j’en sais quelque chose) ont une propension à l’expansion, à en faire des caisses jusqu’à en noyer l’essentiel. En bref, la longueur n’est pas gage de qualité, c’est chose certaine. 

Une bonne nouvelle (et il y en a tellement!) vous emporte, vous happe en quelques paragraphes. Comment ne pas prendre goût à ces immersions immédiates? 

3 – La nouvelle est une lecture intense. 

S’il y a bien quelques romans qui vous happent et ne vous relâchent plus, clairement, rares sont les romans intenses de bout en bout (et c’est normal). Les nouvelles, quant à elles, ne vous permettent que rarement de les poser avant la fin.  

Par nature, il n’y a pas de place pour le superflu dans une nouvelle, vous n’aurez donc aucun moment pour souffler. 

4 – La nouvelle est immersive. 

C’est le corollaire de ce qui précède : les caractéristiques de la nouvelle en font un texte efficace et immersif qui ne peut pas, une fois encore, traîner à vous amener au cœur de l’intrigue. 

5 – Les personnages sont attachants. 

Qui a dit qu’on avait pas le temps de s’attacher aux personnages ? Ne l’oubliez pas, l’auteur de nouvelle est, la plupart du temps, un virtuose : il arrive à faire passer des émotions en peu de temps. 

Avez-vous lu Malo Mori de Céline Saint-Charle, dans l’anthologie Banquet, parue chez Nutty Sheep? Ou Minéralisation des sentiments d’Anthony Boulanger parue dans la revue des Cent Papiers (N°2)? Comment ne peut-on pas s’attacher au page Renaud? Ou à la fille de Leb? Au contraire, l’émotion est encore plus vive lorsque la chute est rapide et implacable. 

6 – Les chutes sont définitives. 

Si vous êtes restés sur votre faim, si vous avez eu l’impression qu’il manquait quelque chose alors c’est peut-être que vous n’avez pas lu une nouvelle qui vous convienne (ou peut-être pas une bonne nouvelle, cela reste possible). 

La fin d’une nouvelle est irrévocable et a le pouvoir de vous laisser frustré, c’est vrai, mais uniquement de la même façon que lorsque votre saga préférée se termine : vous aimiez les personnages, mais l’histoire est belle et bien finie, et il ne serait pas bon qu’elle se poursuive malgré tout dans le futur… 

On a tous connu une saga avec une suite de trop… la frustration de l’histoire qui prend fin est une belle frustration : choyez-la! 

7 – Il y en a pour tous les goûts. 

Un jour, vous avez lu une nouvelle qui ne vous a pas plu ? Vous en avez déduit que vous n’aimiez pas ? Erreur ! L’appréciation d’une nouvelle correspond à la qualité de la forme expliquée ci-dessus, mais aussi, comme n’importe quel écrit, à une sensibilité du lecteur et à celle de l’auteur qui doivent se rencontrer. 

Si ce n’est pas le cas, ne tirez pas de conclusions hâtives, d’ailleurs, rares sont les anthologies qui font l’unanimité de bout en bout, même si cela existe. 

8 – Les anthologies sont des coffres à trésors.  

Les anthologies rassemblant plusieurs auteurs sont des vraies pépites, souvent injustement boudées, parfois uniquement du fait de la pluralité d’auteurs. Alors que ces anthologies permettent : 

  • De découvrir plusieurs auteurs autour d’un même fil rouge.  
  • Confronter des univers. 
  • De tout redécouvrir à chaque nouvelle lecture, le style variant par la même occasion. 
  • Et puis, rien de mieux pour découvrir une dizaine d’auteurs et élargir ainsi ses horizons. C’est tout de suite plus fastidieux (et onéreux) d’acheter et lire dix romans.

9 – Certains auteurs se consacrent exclusivement à l’écriture de nouvelles. 

Vous aimez suivre vos auteurs ? Sachez que certains aiment tant le format qu’ils y dédient leur activité littéraire.  

J’ai pu échanger avec l’écrivain Ange Beuque, qui est, selon moi, un auteur de nouvelles de grandes qualités. 

Cet échange avait repris, assez spontanément, l’ensemble des points qui précèdent. Ange m’a expliqué qu’à l’heure actuelle, il ne se voyait plus écrire de roman car s’étant épris du format plein de défis de la nouvelle. 

Par ailleurs, selon lui, le format court a d’autres avantages : il permet d’aller toujours au bout de ses projets d’écriture, il évite la dispersion et favorise le passage à autre chose lorsque le résultat n’est pas au rendez-vous. 

“C’est un genre dans lequel je me sens bien parce qu’on est obligé d’aller toujours à l’essentiel et d’éliminer le gras. J’aime ce défi de devoir installer un univers en quelques paragraphes seulement, suffisamment fort pour pouvoir jouer avec et en dégager des enjeux. C’est une difficulté particulière qu’induit la nouvelle de SFFF, qui doit délimiter les règles suffisamment finement pour que le lecteur y trouve ses repères, tout en déployant l’intrigue en parallèle” 

Alors, vous pensez toujours que la nouvelle est un format pour débutant ?  

10 – On termine par quelques réponses à des idées saugrenues que l’on entend régulièrement : 

  • “Dommage que les personnages ne soient pas plus approfondis en dehors de la ligne conductrice du récit.” 

Faites appel à un peu d’imagination, si tous les éléments donnés sur les personnages lors de la nouvelle se rapportent à l’intrigue – unique, pour rappel – beaucoup d’entre eux laissent des portes ouvertes permettant d’apprécier le personnage, ses antécédents, sa vie avant l’intrigue et éventuellement sa vie après.  

Dans une nouvelle, approfondir “gratuitement” les personnages, serait gage d’un rythme amolli qui gâcherait tout le panache de la chute. 

  • “Je ne lis que les anthologies du même auteur.” 

Il n’y a pas grand-chose à dire, simplement : vous ne découvrez donc jamais de nouveaux auteurs?  

  • “Les nouvelles vont trop droit au but, c’est précipité.” 

Alors, on pourrait vous décrire les personnages de manière à détailler ainsi qu’expliciter tout ce qui est bien souvent sous-entendu, mais clairement ce serait ennuyeux. Si les romans sont longs, c’est soit du fait d’une intrigue complexe soit par la présence de sous-intrigues… Jamais pour détailler gratuitement des éléments de la narration. Forcément, le fait est qu’on en sait toujours plus mais vous observerez que plus on en sait, plus on se rend compte que l’on ignore un nombre considérable de choses à la fin d’une saga – ce qui laisse d’ailleurs la place à toutes les fan-fictions.  

  • “Ça serait une très bonne idée de roman.” 

Si on dilue l’intrigue efficace d’une nouvelle dans un roman… ce ne sera pas un bon roman. Eventuellement, une nouvelle peut-être un point de départ, mais on ne passe pas d’un exercice à l’autre comme cela : une nouvelle n’est pas un résumé! 

  • “J’ai peur d’un trop grand écart de niveau entre les différents auteurs de cette anthologie.” 

Les nouvelles d’une anthologie sont sélectionnées parmi un éventail de nouvelles allant de 50 à plusieurs centaines. Souvent, d’excellentes nouvelles sont refusées par manque de place. Alors, oui, parfois des pointures côtoieront des auteurs moins expérimentés, mais leurs nouvelles auront été choisies sur la même base de valeur face aux mêmes nouvelles candidates. 

Il est possible cependant, comme dit plus haut, que votre sensibilité ne rencontre pas celle d’un auteur et plus celle d’un autre… Mais c’est aussi le grand bonheur des anthologies : être quasiment sûr de trouver une nouvelle à son goût.  

D’ailleurs, regardez les différentes chroniques d’une même anthologie : toutes valorisent particulièrement une nouvelle qui n’est pas la même que celle valorisée par la chronique précédente/suivante. 

C’est la fin de mon article : j’espère qu’il vous aura plu, intéressé et convaincu : lisez des nouvelles, c’est vachement chouette! 

D’ailleurs, je connais un éditeur dont c’est la spécialité dans le domaine de la SFFF… Nutty Sheep, bien-sûr, mais nombreuses sont les maisons qui publient tôt ou tard de la nouvelle, vous avez Oneiroi et ses anthologies steampunk, Noir d’absinthe et ses anthologies… Noires… et… d’absinthes… et pleins d’autres. 

Aussi, un autre format intéressant réside dans les séries à épisodes où les règles sont mixées entre celles du roman (fil narratif personnages + intrigues fort) et celles de la nouvelle (unité d’action à chaque épisode avec un climax en fin d’épisode).

Pour les séries, je ne peux que vous conseiller Nutty Sheep (eh oui, encore, mais le format court, c’est leur spécialité!) ou Rocambole si vous recherchez autre chose que de la SFFF.

Une réflexion sur “Efficacité, dynamisme et virtuosité des auteurs, retour sur la grande oubliée des bibliothèques : la nouvelle.

  1. Amélie Sapin

    Article très intéressant qui rassemble tout! C’est un véritable plaidoyer pour la nouvelle! Dans notre monde actuel où les gens veulent tout faire rapidement et où tout doit aller vite, je ne comprends pas pourquoi la nouvelle n’est pas plus plébiscitée. L’expérience est intense et on trouve de vraies pépites! Pour ma part, je trouve certaines nouvelles d’Isaac Asimov excellente!

    Aimé par 1 personne

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